jeudi 24 septembre 2009

Quand les banquiers sifflent dans le noir pour se rassurer...

...Richard Anthony voit venir le train de licenciements. Le 21 septembre, le Financial Times, qu'on ne pourra pas taxer de gazette de gauche, mettait en exergue la fragilité du système bancaire, à la recherche de 1.500 milliards de dollars de recapitalisation. Devons-nous nous attendre à la seconde vague du credit crunch? La plume nuancée de Tony Jackson a largement mérité notre traduction maison...

Les problèmes des banques sont peut-être plus graves qu’on ne se l'imagine
[Financial Times 21 septembre : "Maybe the banks are in worse trouble than we realise", par Tony Jackson]

Ca me fait du mal de devoir le dire, mais peut-être que nous nous trompons complètement sur le compte des banques. Certains disent que les financiers reviennent à leurs vieilles mauvaises habitudes et qu'il faut leur imposer des mesures de rétorsion - la première et la plus concrète consistant à revoir à la hausse les exigences de capitalisation.

Toutefois leurs problèmes sont peut-être plus graves qu’on ne le croit. Peut-être que certaines de leurs fautes les plus flagrantes, telle que les énormes primes d'engagement, constituent en fait une action défensive contre la crise du crédit qui arrive. Auquel cas, lutter maintenant contre elles au moyen d’exigences de recapitalisation pourrait ne faire que soulager nos bonnes consciences, aux dépens de nos finances.

Et il est indubitable que de telles exigences sont à l’ordre du jour. En effet, le Conseil sur la Stabilité Financière – représentant les ministères des finances ainsi que les banques centrales mondiaux – a précisé la semaine dernière que c'était là leur priorité.

Afin d’illustrer les risques en jeu, référons-nous à une analyse récente émanant de Institutional Risk Analyst, société américaine de consultance bancaire. Celle-ci classe les banques américaines en fonction de leur niveau d’effort allant de A à F. Le montant, incontournable, des actifs totaux des banques de niveau F – celles qui sont le plus proches du gouffre – est de $4,458bn.

Si ces banques se situent en dessous de ce montant, les coûts de réparation de leur déposants tomberont sur les autres banques américaines, conformément aux règles du Deposit Insurance Fund.

Ainsi que le fait remarquer IRA, "avant que le G20 n’aborde la question de l’augmentation du niveau des capitaux des banques, il nous faut trouver un moyen – et vite – pour stabiliser la base des capitaux existants de l’industrie bancaire".

Rappelons que les sommes nécessaires à la recapitalisation en bonne et dûe forme des banques sont colossales - non seulement à cause des pertes qu’elles ont encouru lors du crash, mais aussi parce qu’elles avaient réduit leurs capitaux propres de façon désastreuse durant les « années de bulle ».

Afin d’effectuer le travail correctement, nous aurions besoin de restaurer les capitalisations sur base des niveaux qu’elles avaient au milieu des années 90. Il y a six mois, le Fonds Monétaire International a fixé le coût pour les banques américaines, européennes et britanniques à $1,700bn (£1,044bn).

Depuis lors, selon Dealogic, ces banques ont levé $135bn en capitaux propres, nous pouvons dès lors ramener le chiffre nécessaire à $1,565bn. Mais le fait que moins d’un dixième de la somme ait été atteint n’est pas des plus rassurant...

Ces six derniers mois, rappelez-vous, ont vu les actions du secteur bancaire grimper en flêche, rendant ainsi les investisseurs plus disposés à payer. Et quelques levées de fonds ont également bénéficié d'aides du gouvernement.

Durant cette période, la valeur marchande globale des banques a plus que doublé, de $1,068m à $2,420bn. Toutefois cela leur laisse encore la possibilité d’atteindre une somme égale aux deux tiers de sa valeur de marché. On dirait qu'on a atteint la limite – spécialement depuis le dernier aperçu de Merrill Lynch témoignant du plus important des consensus, parmi les managers de fonds globaux pour les sept dernières années, selon lequel les actions du secteur bancaire sont actuellement surévaluées.

Pour nous tous, ces résultats pourraient avoir des effets pervers, voire fâcheux. Si les banques savent qu’il leur sera exigé d’augmenter leur capitalisation - et si elles prévoient qu’elles ne pourront pas augmenter leurs capitaux propres – elles disposent d'une seule réponse logique. Elles doivent rétrécir leur base d'actifs – ce qui signifie qu’indirectement elles devront réduire les prêts qu'elles octroient.

Ceci intervient à un moment où les méthodes alternatives de prêt sont toujours en déroute. Les emprunts-titres, par exemple, correspondent à moins de la moitié du sommet atteint en période de pré-crise, étant donné que les banques reviennent à l’intérieur des frontières nationales.

Plus important, le prêt titrisé fonctionne également à environ la moitié des niveaux de pré-crise. Cela signifie que près de $2,000bn de crédit, la plupart du temps fourni non par des banques mais plutôt par des institutions d’investissement, ont été retirés du système.

Malgré les mesures d’urgence prises par les gouvernements afin de pallier à cette situation, la situation ne présage rien de bon. Une large part des demandes a disparu pour de bon, sous forme de véhicules hors bilan tels que des véhicules de financement spéciaux.

Et les nouveaux preneurs se comptent sur les doigts de la main. Les prêts titrisés sont, par nature, des structures complexes, et leur raison d'être était d’offrir des tranches cotées triple A que les investisseurs institutionnels pourraient acquérir. Cela réclame une confiance absolue dans les agences de cotation. Aujourd’hui que cette foi est sérieusement ébranlée, qui d'autre voudrait bien aller mettre son nez dans ce genre de bourbier?

D’autres sources traditionnelles de placement pour les banques elles-mêmes – les marchés de vente en gros, par exemple – se trouvent encore affaiblis. Les marchés obligataires constituent une exception, mais seulement jusqu'à un certain point. Les chiffres de Dealogic démontrent que l’année dernière, les émissions obligataires des banques ont baissé – malgré l’aide du gouvernement – de 14 pour cent par rapport aux niveaux de pré-crise d’il y a deux ans. Les obligations émises par des corporations non financières, entre-temps, ont augmenté de 44 pour cent.

La position des gouvernements dans tout cela n’est pas enviable. Ceux-cis sont certainement conscients des dangers. Mais étant donné le pouvoir immense du lobby bancaire dans le monde entier, chaque gouvernement saura aussi que pour obliger les banques à la recapitalisation – comme cela est certainement nécessaire – il doit exploiter le ressentiment populaire tant qu’il en est encore temps.

Comme pour beaucoup d'autres choses dans crise, tout est dans le timing. Mais nous devrions veiller à ne pas prendre l’apparente satisfaction des banquiers pour argent comptant! Ils sont peut-être juste seuls dans le noir, en train de siffler pour se rassurer.

tony.jackson@ft.com

8 commentaires:

  1. bien bien, j'avais pris le temps de lire cet article, il confirme globalement qu'on est loin de la reprise.

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  2. Non. Il signale qu'on est au-devant d'un risque de seconde contraction du crédit.

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  3. les deux sont intimement liés non ?

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  4. Bonjour,
    dès novembre 2008, j'avais prévu que le montant des actifs toxiques détenu par les banques était excessivement élevé. J'avais lu un article du "Monde" s'intitulant "Les entreprises endettées en LBO entrent dans une zone à risque". J'avais alors effectué de nombreuses recherches pour savoir ce qu'était le LBO. J'ai découvert qu'il s'agissait de l'achat d'une compagnie grâce à un fort recours à l'emprunt, avec une subtilité : c'est l'entreprise restructurée au knout qui rembourse la dette contractée par l'acquéreur. En quelque sorte, la société se rachète elle-même tout en étant détenue par quelqu'un d'autre ! Ceci constitue déjà une aberration, mais le pire est à venir : en temps de crise, les entreprises ne peuvent plus rembourser la dette contractée et font alors faillite (c'est par exemple le cas d'heuliez). De plus, la dette de ces entreprises a été titrisée, ce qui implique que les titres de créance issus des LBO sont désormais des actifs toxiques.
    J'étais alors fort inquiet et j'avais contacté de nombreuses personnes (dont des médias) pour leur signaler la fin possible du capitalisme tel que nous le connaissons aujourd'hui. Quelques mois plus tard, j'ai appris que d'autres bulles étaient sur le point d'exploser : cartes de crédit, crédits Alt-A... Aux USA, on parle même de l'explosion des crédits primes (réputés sûrs) à cause de la hausse vertigineuse du chômage touchant désormais les cadres...
    Bref, depuis plusieurs mois je vis dans l'attente de l'effondrement du système. Je fus donc ébaubi après la publication des résultats des stress tests et des résultats du second trimestre. De nombreux commentateurs l'ont déjà suffisamment commenté, les bilans des banques ont été falsifiés avec la bénédiction des instances politiques américaines.
    La situation est donc la suivante : des milliers de milliards d'actifs toxiques détenus par les banques (ce qui n'a pas l'air d'émouvoir les bourses mondiales et les politiques) et une question en suspens : Y'a-t-il une chance pour que les banques, en situation de faillite technique depuis plusieurs mois fassent véritablement faillite, comme la tristement célèbre Lehman Brothers ou bien va-t-on continuer pendant des années avec les banques en l'état (ce qui aurait pour conséquence une crise larvée qui durerait pendant des années)? En d'autres termes, quel est l'événement qui pourrait précipiter la chute finale du capitalisme actuel.
    Si vous le pouvez, merci de répondre à cette question.

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  5. Il n'y aura pas de chute du capitalisme ; la seule chose qui peut le remettre en cause, c'est un mouvement populaire. Mais le sheople est trop bien gardé que pour avoir envie de se révolter.

    Je ne crois même pas à une rechute du crédit. Les japonnais ont prouvé qu'on pouvait conserver un système bancaire parfaitement insolvable pendant des années avec un baxter de cash des banques centrales, la situation stagne et les banques se refont trèèèès lentement une santé.

    On est parti sur la même voie.

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  6. philippe bienfait24 septembre 2009 21:54

    That's the question !

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  7. Des nouvelles de l'économie réelle :

    Le nombre d'inscrits à Pôle emploi a crû de 18.100 en août en métropole, à 2,55 millions, pour les personnes n'ayant pas du tout travaillé, et de 32.200, à 3,7 millions, si l'on inclut les demandeurs d'emploi avec une activité réduite, a annoncé jeudi le ministère de l'Emploi.

    Si la conjoncture économique connaît un début d'apaisement en France et dans la zone euro, l'emploi devrait en revanche se dégrader encore. Les économistes s'attendent à voir le taux de chômage grimper à 10 % à la fin de l'année (contre 8,7 % au premier trimestre, et 9,1 % au deuxième), ce qui ne s'était plus vu dans le pays depuis la récession de 1993.

    Et l'assurance chômage (Unedic) a maintenu la semaine dernière son pronostic d'augmentation du nombre de demandeurs d'emploi en 2009 à + 639.000.

    Quant à la zone euro, elle affiche son plus fort de chômage en dix ans, selon des chiffres publiés début septembre.

    http://www.lesechos.fr/info/france/300378002-france-18-000-chomeurs-de-plus-en-aout.htm

    Hypothèse : concernant les crédits des particuliers, le nombre des défauts de paiements va exploser.

    La deuxième crise financière est devant nous.

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  8. Je ne crois pas à la théorie du deuxième round (ni de deuxième "contraction du crédit", ni d'une deuxième "crise financière").

    Nous sommes déjà dans une géante contraction du crédit et dans une géante crise financière. Nous n'en sommes jamais sortis ; et quand je vois les défis énergétiques, les endettements publics, les coûts futurs de la sécurité sociale et du veillissement en particulier, je pense que nous n'en sortirons jamais.

    Cependant, les dirigeants ont compris qu'ils devaient éviter de répéter les situations identiques à celle de sep/oct 2008 ; pour éviter de faire paniquer le sheople et de mettre en danger leurs positions. Ceci est très important.

    Nous, lecteurs de LCPLN, nous souhaitons un "deuxième round" afin que les gens comprennent ce qui se passe !

    Mais nos dirigeants ont exactement le souçi inverse ; et ce sont eux qui ont le pouvoir ; et ils ont acquis l'expérience de 2008 dont ils ont tiré certains enseignements dans le domaine de la conservation des apparences.

    Donc, injections massives de liquidité (qui réussissent à tous les coups à masquer les problèmes de solvabilité) et suivi plus précis des bilans des banques (pour agir AVANT que les problèmes n'apparaissent dans les médias mainstream). Le stress test de Geithner a au moins eu cet avantage (pour lui !) : connaître un peu mieux la situation de ses banques (il s'est bien gardé de la communiquer).

    Regardez la manière dont la BCE renfloue ses banques en silence :

    Recapitalising the banks through enhanced credit support: quasi-fiscal shenanigans in Frankfurt

    Tout en douceur, dans la durée, et sans publicité.

    Ou encore (attention scoop !) : l'augmentation de capital que Dexia est en train de réaliser (à l'abri des médias !) auprès de ses actionnaires de référence (les communes).

    Le scenario japonais est pour moi le plus probable aujourd'hui : pas de reprise économique, marasme séculaire mais pas de rechute spectaculaire.

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