Ça y est, la nouvelle vient de tomber : pour éviter la collision avec la réalité, la banque d'Angleterre tente le saut dans l'hyperespace. Discrètement, le taux d'intérêts est descendu au dernier cran, et la planche à billets s'est mise à tourner, en mode silencieux.[Bloomberg : "King ‘Groping in the Dark’ as U.K. Expands Money Supply."]
[Ft Alphaville : "BofE pumps £75bn into economy"]
L’accumulation de mauvaises nouvelles économiques au Royaume-Uni exige que la machine à crédit soit relancée dare-dare. Voir ici les détails : [La Crise pour les Nuls : "L'heure du very thé"]
En temps normal, une telle situation plaiderait simplement en faveur d’un nouvel assouplissement de la politique monétaire de la Bank of England (BofE). C'est d'ailleurs ce qui est advenu aujourd'hui, puisque la BofE a annoncé une baisse de 0.5% de son taux d'intérêt directeur.
Mais les temps sont anormaux, ces derniers temps, et surtout outre-Manche. Londres craint que la crise s'accélère, et la marge de manœuvre pour des baisses supplémentaires des taux d'intérêt est, à l’évidence, étroite puisqu'ils sont à présent fixés à 0.5%.
** COMMENT CA MARCHE **
Aussi, la BofE se tourne comme prévu vers des mesures d’assouplissement quantitatif, ('quantitative easing'), dont l’objectif est de faire baisser les taux d’intérêt à long terme.
[Financial Times Alphaville : "BOE cuts rates 50bps, announces £75bn asset purchase programme"]
Voici comment ça marche : l'idée consiste à augmenter la taile du bilan de la banque centrale ('BofE') en lui faisant acquérir des obligations d'Etat ('treasuries') auprès du Ministère des Finances ('Treasury'), et des obligations du secteur privé ('corporate bonds') auprès de entreprises.
D'abord, ça revient à injecter dans les banques et les entreprises des quantités incroyables d'argent public fraîchement imprimé, dont on espère qu'il finira par être utilisé dans l'économie, à autre chose qu'à la thésaurisation, de manière à amorcer la relance. La BofE tire sur le choke, comme vous sur votre voiture en hiver...
Ensuite, en achetant les obligations en quantité importante, la Banque Centrale organise artificiellement la rareté de ces obligations... on ferait "monter leur prix" si elles en avaient, mais ça c'est une métaphore pédagogique, en fait on fait baisser leur rendement ('yield').
Et on croise les doigts en espérant que les banques et les ménages, retrouvant l'appétit pour le risque, préféreront prêter à des taux intéressants plutôt que d'acheter des produits obligataires plus sûrs mais moins rentables.
Tout ceci est résumé dans cette chouette animation pédagogique : [Financial Times : "Quantitative easing explained"]
** DES CHIFFRES **
Pour vous donner une idée de ce que la BofE est en train de faire, elle vient de recevoir du Treasury l'autorisation de porter son bilan à 150 milliards de sterlings, ce qui veut dire 5% du PIB du Royaume-Uni. Et on n'exclut pas de gonfler plus encore le parachute neuf de Sa Majesté.
La première tranche, 75 milliards, vient d'être libérée, le parachute s'ouvre.
L'astuce c'est que, comme l'actuelle crise du crédit est déflationniste, un peu d'inflation ne peut pas faire de mal (même si ça ne fait pas les affaires de Mr Trichet à la tête de la BCE, avec son obsolète mandat anti-inflation).
Mais le principe n'est pas sans danger : d'une part celui de n'avoir aucun résultat, comme le Japon dans les années '90, qui avait laissé filer son taux d'intérêt trop bas pour que l'assouplissement quantitatif fonctionne.
D'autre part, le danger existe de trop bien réussir et de déclencher l'hyperinflation : vous allez chercher votre pain avec une brouette de billets de 50 (comme par exemple au Zimbabwe, qui vient de sortir son billet de mille milliards...)
Enfin, faire baisser artificiellement le rendement des obligations et des 'treasuries' affecte directement les fonds de pensions et les pensions libres complémentaires, investis pour leur plus grande part dans ces produits.
Le Daily Telegraph parle d'une réduction immédiate de 10 à 15% de la valeur des pensions de ce type :
[Daily Telegraph : "Retirement plans of millions of Britons at risk after Bank of England 'prints money'"]
Et par-desus le marché ces mesures d'assouplisement sont qualifiées d'exceptionnelles, par leurs plus ardents défenseurs reconnaissent qu'on ne peut en garantir les résultats et parlent eux-mêmes de "saut dans l'inconnu".
** SUR LES TRACES DE LA FED **
En fait, la BofE suit les traces de la Fed ("Réserve Fédérale", la banque centrale U.S.) et nos fans pourront relire notre relation du cas américain, voir ici l'épisode idoine de La Crise Pour les Nuls : [30 novembre 2008 : "La planche à dollars tourne sans bruit"]
Et pour les amateurs, voici un absolument excellent article analytique sur le cas des Etats-Unis. C'est en Français, et dû aux cracks du Crédit Agricole :
A notre avis, la politique monétaire suivie contribuera à stabiliser le secteur financier et à semer les graines de la croissance.Visiblement, on y croit, à ce parachute de secours, au Crédit Agricole...
Toutefois, elle ne réussira probablement pas, à elle seule, à contenir la récession. Elle doit être accompagnée d’importantes dépenses budgétaires pour sortir l’économie de ce qui pourrait être la plus longue récession depuis 1945.
[Crédit Agricole : Etudes économiques : " Etats-Unis : agir « coûte que coûte » "]
Gordon Brown, le Premier Ministre anglais, s'est montré plus prudent, qui attend des résultats visibles pour le début de l'année prochaine.
** DU BIDON? **
Mais ce n'est pas le ca de tout le monde. Certains, comme Mike Sheldock, n'en ont cure et dénoncent la poudre aux yeux. Selon lui, le gouvernement U.S. fait beaucoup de bruit avec sa politique monétaire, juste pour faire croire qu'on gère la situation :
Les gens veulent absolument croire que quelqu'un contrôle la situation. Même si la Fed constitue de toute évidence une partie du problème, les gens veulent croire qu'elle contrôle la situation.Pour Mish, tenter d'éponger les dettes des banques en imprimant de l'argent ne résoudra rien à leurs problèmes, et ne fera qu'empirer leur situation aux dépends de la middle class, autant essayer d'utiliser un défibrillateur pour réanimer un canard laqué.
C'est très perturbant de penser que la Fed n'a aucune idée de ce qu'elle est en train de faire, donc les gens refusent tout simplement d'accepter la chose.
[Mish' economic analysis : "Groping In The Dark' With Quantitative Easing"]
Le Quantitative Easing, dernière tentative de faire croire que les gouvernements gouvernent? Peut-être, et ce serait alors la stratégie des 'habits neufs de l'empereur' dans toute leur splendeur...
[La Crise pour les Nuls : "Le choc du kung-foutre"]
Y a-t-il un pilote dans l'avion? Sans doute, puisque, "... jusqu'ici tout va bien...", comme disait Matthieu Kassowitz.
** UNE SOLUTION AUX PROBLEMES DES RICHES**
Dans le meilleur des cas, si l'assouplissement qualitatif fonctionne, le risque demeure que l'Etat se retrouve avec un tas d'obligations pourries du secteur privé, dont la dette aura été "nationalisée".
C'est la vieille rengaine de la 'socialisation des pertes', système par lequel on fait éponger au contribuable les pertes que les super-riches pourraient avoir à assumer si on laissait couler les banques.
Maintenant que le Moneytron pyramidal du subprime est en panne et qu'il ne sert plus à rien, on va nous le faire racheter aux riches.
Telle une grenouille dans son bocal, la classe moyenne assiste, craintive et impuissante, au compte-gouttes des mauvaises nouvelles, qui rapproche petit à petit l'heure de l'ébullition où les carottes seront cuites.
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