Le président de la Banque Européenne d'Investissement défend la relance par la consommation durable, la justice sociale et l'assainissement des banques par les subsides publics. Philippe Maystadt s'exprimait ce lundi 23 mars à Braine-le-Comte sur le thème de la crise, devant un pareterre d'élus régionaux du CDH, le parti centriste francophone belge.
A la fois meeting électoral et conférence de vulgarisation sur la crise, ce mélange des genres s'est révélé instructif... Voici donc un résumé de "
La crise financière : pourquoi, comment, et après?", entrelardé des graphiques de son auteur, et, bien sûr, de nos commentaires.
** Le pourquoi : la bulle du crédit **On a commencé par analyser les causes de la crise. Pour Philippe Maystadt, la crise est avant tout le fruit de la bulle du crédit, bulle qui résulte elle-même de trois tendances importantes qui se sont exercées sur le long terme :
1. Le déséquilibre commercial planétaire. L'Occident surconsommateur, vivant à crédit et qui ne produit plus, contratse avec l'Asie (Chine, mais aussi Inde, Singapour, Taïwan) en excédent commercial et titulaire d'un gigantesque surplus de cash : 10 trillions en réserves de change accumulées, majoritairement réinvesties aux etats-Unis sous forme de bons du Trésor
.
2 La politique de taux d'intérêts minimum. Cette politique, mise en place par Alan Greenspan, était particulièrement accommodante pour les consommateurs US et a mis de l'huile sur le feu, accentuant l'abondance de moyens de paiements, au point que les taux d'intérêt, compte tenu de l'inflation, on par moment été négatifs... (graphique ci-dessous)
3. La titrisation : les titres créés aux Etats-Unis sur base de créances hypothécaires étaient paques et mal garantis, au point que Maystadt lui-même ait interdit à ses gestionnaires de la BEI d'en acquérir pour plus de 1% du capital de la banque. Pire, ces titres mal garantis ont été investis avec un effet de levier ["leverage"] qui démultiplie leur incidence sur le système en cas de crise.
Résultat : durant la période 2007, non seulement le crédit a augmenté mais (suivez bien) le rythme de croissance du crédit a aussi augmenté : c''est la croissance exponentielle du crédit [
Note de l'éditeur : c'est ce qu'on apelle une "bulle" du crédit].
Les deux graphiques ci-dessous montrent la variation de la CROISSANCE du crédit octroyé aux ménages et aux entreprises. [
éd. : tant que la ligne est au-dessus de zéro, on est dans la croissance du crédit, quand la ligne monte, on est dans la croissance exponentielle, ou bulle. La petite ligne grise sur le premier schéma c'est la bulle du crédit octroyé aux ménages européens, c'est-à-dire vous et moi...]


Il y avait de quoi se poser des questions, au point que Maystadt lui-même, selon ses propres dires, aurait averti les responsables du FMI sur les risques de bulles dans le domaine des cartes de crédit dès le début 2007.
** Le comment : la non-surprise, les impacts sectoriels, les finances publiques **
Une fois la bulle de crédit en place, la crise s'explique facilement. C'est la deuxième partie de la conférence, de Maystadt, qui défend que la chute immobilière
n'est pas la cause mais bien la conséquence de la crise du crédit. [
éd. : On vous le dit depuis juillet 2008 : La Crise pour les Nuls : "
Pourquoi, jusqu'où, la crise du crédit?"].
Et de rappeler que la bulle précitée des cartes de crédit aurait bien pu éclater la première.
Donc la crise n'a pas été une surprise, il y avait des signaux depuis un certain temps. Maystadt cite en exemple un écrit de Jacques de la Rosière, ancien Directeur général du FMI, ancien Gouverneur de la Banque de France [
éd. et mis en examen dans le cadre de l'affaire du crédit Lyonnais], qui prévoyait en janvier 2007 très exactement, ce qui s'est passé depuis...
"C'est-à-dire qu'à partir du moment où les prix ont cessé d'augmenter il y a eu un retournement, et ça s'est d'abord produit sur le marché immobilier américain, le système s'est écroulé."
"En Europe, on n'est pas parvenu à trouver le consensus. Les Allemands, sous leur présidence de l'UE, ont exigé de soumettre à la supervision de l'Europe des éléments non contrôlés, comme par exemple les Hedges Funds, mais cette mesure a été bloquée par les Anglais."
"On a manqué de prévoyance, on a ridiculisé ceux qui lançaient des signaux d'alarme, tandis que les jeunes traders, à la City de Londres où à la Générale à Paris, étaient évidemment beaucoup plus malins et croyaient que tout pouvait continuer, que les arbres montaient jusqu'au ciel."
Les deux graphiques suivants montrent l'impact de la crise sur les secteurs immobilier et automobile. On peut y comparer les situations américaine, anglaise et européenne.
On constate ensuite les conséquences délétères de la crise sur les finances des membres de l'union Européenne : les obligations d'Etat européennes, qui étaient alignées sur un même cours depuis la création de l'Euro, sont en train de se disperser.
Comme on le voit sur le graphique suivant, l'Allemagne se tient désormais significativement mieux que la Grêce et l'Irlande qui ont abusé de l'argent facile durant la période de vache grasses, et voient à présent décroître leur crédibilité :

Et les conséquences de tout cela sur nos finances et notre budget se font déjà ressentir, puisque, tandis que loyer de l'argent coûte désormais 2% plus cher à l'Irlande et à la Grêce qu'à l'Allemagne, la Belgique emprunte désormais à un taux comparable à celui de l'Espagne :

Enfin, les investissements seront très probablement profondément affectés par la crise parce que le raletissement économique (récession) a été précédé par une crise financière.
Dans un tel cas (courbe noire) les investissements se contractent de manière plus significative (10%?) et durant une plus longue période (9 mois?) [
éd. : interprétation à confirmer]

** Les solutions : amnistie bancaire, relance ciblée, durabilité **
Dans la troisième partie de son exposé, Maystadt discute de nos options pour sortir de la crise. [
éd. : En fait, il se limite aux politiques de relance, voir plus bas nos commentaires critiques].
1. La relance par la politique monétaire n'est plus à notre portée, les taux d'intérêt étant déjà très bas. Par ailleurs, si l'argent reste dans les banques et que le crédit ne redémarre pas, ce n'est pas parce que les banques ont peur de prêter, mais plutôt parce que les débiteurs potentiels (et en particulier les ménages) ont peur d'emprunter.
La cause de la crise étant le désendettement [
éd. : 'deleveraging'], les gens ne voudront pas emprunter, même à des taux plus intéressants. Et Maystadt de citer l'exemple rebattu de la crise Japonaise, avec ses mesures de relance monétaire ineffectives pendant dix ans, pour cause de frilosité des investisseurs.
2. La relance par les exportations, elle, n'est pas envisageable dans le cadre d'une crise mondiale...
3. La relance par le déficit budgétaire est désormais la seule voie possible. C'est la voie Keynésienne, celle des stimuli fiscaux et des investissements d'Etat. Maystadt défend donc la relance de la consommation par les subsides publics.
Mystadt passe alors en revue les conditions de réussite dune telle politique. Il en compte trois :
A. Assainissement de banques par la subsidiation des pertes. [éd. : Ouch!]
B. Plan de relance temporaire, rapide et ciblé.
C. Choix de relance qui s'inscrivent dans la durabilité et la justice sociale.
Ces trois points valent qu'on s'y attarde un peu, ce que Maystadt a d'ailleurs fait. Suivons donc son raisonnement, en commençant par la
subsidiation des pertes bancaires.
"Il faut d'abord résourde les problèmes du système bancaire et mettre les banques en condition de prêter", a déclaré le Président de la BEI, en s'empressant de concéder que "ça peut paraître étrange étant donné que la cupidité et l'orgueil de certains banquiers est à compter parmi les causes de cette crise."
"Malheureusement", poursuit Maystadt, "on n'a jamais vu un pays se remettre d'une crise sans avoir des banques en ordre de fonctionnement". Il faut donc se résoudre à les faire aider par le secteur public.
Et plus tard, lors des questions, il s'étendra quelque peu sur la situation en Belgique :
"On n'est peut-être pas au bout de ce qu'on doit découvrir chez Fortis ou chez Dexia."
"Le défi en Belgique consiste à revenir à l'équilibre budgétaire" et c'est pour limiter le coût budgétaire qu'on s'est addossé à BNP-Paribas. L'option du standalone (Fortis seule sans BNP) était "envisageable mais plus risquée".
Etant donné les conséquences du vieillissement de la population, qui met la pression à moyen terme sur les finances publiques, "le gouvernement belge a bien fait de jouer la sécurité budgétaire".
Pour ce qui est du plan de relance proprement dit, les possibilités sont nombreuses et
trois critères doivent permettre de sélectionner les interventions les plus adaptées :
- "Timely" : les mesures doivent avoir un effet immédiat. Par exemple, la politique de primes dans le cas de rachat d'un véhicule moins polluant, déjà mise en place en Allemagne, aurait, selon Maystadt, permis aux ventes de février 2009 dépasser dans ce pays les ventes de février 2008.
- "Targeted" : les mesures doivent être ciblées vers ceux qui en ont les plus besoin dans le contexte de la rise actuelle, comme par exemple l'augmentation des allocations pour les victimes de licenciements économiques.
- "Temporary" : la durée des mesures doit être limitée dans le temps, sinon les consommateurs vont continuer à attendre la fin de la crise avant de mettre la main au portefeuille.
Pour clôturer son exposé, Maystadt a souhaité inscrire ces mesures temporaires de relance dans une vision à long terme, axée sur la durabilité et la justice sociale
Ca lui a donné l'occasion d'enseigner à son auditoire un nouveau terme technique : le "taux social d'ajustement temporel", qui permet de comptabiliser l'impact sur les générations futures. Et de citer comme exemples le changement climatique, le viellissement de la population, et les réserves d'énergies fossiles, dont la préservation entre en conflit avec certains objectifs de dépollution. Des thèmes qu'il place dans le cadre de la croissance, la décroissance n'étant pas selon lui une hypothèse envisageable.
Mais pour Maystadt, la durabilité, ne peut pas être complètement séparée de la justice sociale : si il y a beaucoup de risques de dislocation sociale à tolérer trop d'inégalité au sein d'une même classe d'âge, c'est encore pire entre classes d'âges différentes, car une population trop pauvre ne pensera pas à l'avenir et se préoccupera pas des générations futures.
On l'aura compris, le viellissement est le cheval de bataille de Mr. Maystadt.En attendant, voici le menu de ce qui nous attend (graphique : table des plans de relance en europe, cliquer l'image pour l'agrandir) on constate que les mesures allemandes seront plus généreuses que les belges, déficit oblige :-(

** En non-réponse à notre question **
Devant 150 personnes, on n'a pas eu la place pour un vrai débat, mais on a plutôt assisté à une belle démonstration de rhétorique politicienne. Je ne vais pas vous raconter ici comment l'orateur, très rompu aux joutes publiques, a rebondi à son avantage sur toutes les questions qui ne cadraient pas dans son plan de relance, c'était vraiment pénible.
Juste un exemple, affligeant : en non-réponse à notre question "les banquiers ne sont-ils pas responsables des excès de risques pris lors de la titrisation?" Maystadt en a simplement profité pour placer une ou deux propositions intéréssantes pour limiter les conflits d'intérêts dans le monde de la finance, je résume :
- Il propose de payer le bonus annuel des traders trois ans après, sur base des résultats financiers à moyen terme, plutôt qu'en fin d'année.
- Dans la même veine, il envisage d'interdire que les cabinets d'audit (Price WaterHouse Cooper, Accenture) soient à la fois et réviseurs et consultants pour les entreprises qu'ils révisent...
- Les agences de notation (comme Standard & Poor's) sont en conflit d'intérêt car elles sont appelées à évaluer des produits financiers que souvent elles on contribué à concevoir.
- Par ailleurs, ces mêmes agences devraient être payées par les institutions qui demandent à disposer des cotations, plutôt que par les institutions cotées, comme c'est actuellement le cas...
- Si le plan d'assainissement des banques européennes devait passer par l'isolation des avoirs toxiques au sein d'une 'Bad Bank', Maystadt propose qu'elle soit financée, comme en Allemagne, par un consortium bancaire, plutôt que, comme aux USA et en Angleterre, directement par l'Etat.
- En matière de titrisation, on devrait imposer à l'émetteur de conserver une partie du risque sur la créance titrisée.
[éd. On retrouvera ici le parfum de toxic-café, feu le blog de notre lecteur et collaborateur occasionnel Coco Lapin.]
** Ce que Maystadt n'a pas dit **
"Mais", aurions-nous pu dire, "à quoi bon une nouvelle réglementation, alors que les règles existantes sont déjà bafouées au grand jour?"
[La Crise pour les Nuls : "
Dix questions aux économistes"]
Et je ne fais pas ici allusion à Madoff ou à Kerviel, mais bien aux banquier les plus respectables. Ceux dont on n'a pas honte de serrer la pince.
Pour La Crise pour les Nuls, l
a cause fondamentale de la crise, c'est l'incurie des agents hypothécaires, des gestionnaires de crédit, des gestionnaires de risque, des agences de notations, de la direction des banques, des organismes de contrôle et des investisseurs institutionnels.
[La Crise pour les Nuls : "
Pourquoi, jusqu'où, la crise du crédit?"]
La déresponsabilisation en chaîne, au mépris des règles existantes, a déclenché la crise. Le plaidoyer du Président de la BEI pour une nouvelle réglementation est un voeu pieu, une manière d'excuser l'establishment en bornant la responsabilité de la crise aux apories des inutilisables règles de comptabilité bancaire et à l'absence de règlementation en matière de titrisation.L'absence de règles dans ces matières ne dispense pas les banquiers de veiller à la bonne fin de leurs investissements "en bons pères de famille" (et non pas en Pasteurs Pandy).
De plus, par la dissimulation de ces responsabilités, Maystadt occulte l'inutilité fondamentale qu'il y a à boucher le trou du crédit par un emprunt supplémentaire. Un plan de relance par le budget ne résoudra pas la crise, il la prolongera aprofondissant le trou des finances publiques.
[La Crise pour les Nuls : "Un trou d'emplâtre pour boucher le trou de jambe de bois"]
[Mish's Global Economic Trend Analysis: "Spend Now Pay Later"]
Les économistes dits "Autrichiens", les seuls à faire preuve de bon sens, réclament l'euthanasie des banques actuellement sous perfusion d'argent public, afin de restaurer la confiance. On se prend à rêver d'un monde meilleur où les banquiers les écouteraient. Mais ces derniers préfèrent faire tourner leur Moneytron, ça, au moins, ça rapporte!
* La boutique Friedman ferme **
La question la plus pertinente, a sans doute été la suivante, posée par un Brainois qui mérite son titre :
"Vous mettez sur la selette, comme causes fondamentales de la crise, la balance commerciale mondiale, les taux d'intérêt et la titrisation. Ne faut-il pas surtout mettre ne cause l'économie monétariste et l'école de Friedman, qui a justifié tous ces excès en prônant la virtualisation de l'économie?"
C'est une question fondamentale, car le monétarisme était bel et bien la doctrine offcielle du capitalisme pendant toute la période de "bulle" présentée sur les graphes, période durant laquelle Maystadt mettait le monétarisme en oeuvre, au niveau belge et puis européen.
[Pour en savoir plus : La Crise pour les Nuls : Naomi Klein : La Stratégie du Choc]
On aurait bien aimé savoir comment le Président de la BEI en est venu à embrasser sa nouvelle foi Keynésienne, et les motivations qui l'ont poussé à renier la doxa de Friedman dont il était l'apôtre.
A cette excellente question, telle un catadioptre en plein jour, la réponse de Maystadt fut lumineusement opaque, :
"Friedman ne nous intéresse pas, ce que nous envisageons actuellement c'est un plan de relance."
...à ce niveau là de mauvaise foi, ce n'est plus du kung-foutre, on peut carrément parler de révisionsisme.
Pire, cette amnésie complète signifie l'amnistie générale des politiciens responsables du système bancaire, amnistie complémentaire de celle des banquiers, opérée par le truchement de la socialisation des pertes, et dénoncée plus haut.
Charité bien ordonnée, l'édifice de justice sociale élaboré par Maystadt pour la campagne du CDH couvre une vaste aporie sur la responsabilité des politiciens.
On ne punira personne, tout le monde peut dormir tranquille, en tout cas à Knokke et à Rhodes-St-Genèse.
Pour les autres, il y aura l'austérité budgétaire, la solidarité intergénérationelle, et une nouvelle règlementation bancaire, qui lave plus blanc que blanc.
Cerise sur la pièce montée, Philippe Maystadt nous explique qu'il a vu venir la crise et qu'il n'a rien fait! (cfr. supra, ses déclaration sur sa "non-surprise")
Inadmissible? Eh bien en plus, ultime et insoutenable bêtise qui fait déborder le vase par-dessus le marché, il nous demande à nous, électeurs, de continuer à voter pour son parti.
Afin, sans doute, qu'il puisse continuer à ne rien faire?
J'ignorais que la BEI se fournissait auprès des FARC en Colombie. Visiblement, c'est de la bonne...
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